Les soldats «chrétiens» en terre d'islam à l'est du Tchad
AFRIQUE. Depuis mars, l'Eufor tente de sécuriser les camps de réfugiés soudanais et protéger les Tchadiens des pillards.
Lemine Ould M. Salem, Molou
C'est un minuscule point jaunâtre ignoré des atlas. Une affliction de huttes en paille, coincées entre sables et rocailles, où une poignée de familles tentent de survivre sous le feu cuisant du soleil sahélien. Molou, perdu dans l'immensité de l'est tchadien, est un village d'agriculteurs assongor, un peuple africain islamisé, installé de part et d'autre de la frontière séparant le Tchad du Soudan.
Les gens de Molou n'ont pas vu le moindre étranger depuis des lustres, si ce n'est les autres Assongor des villages voisins, dont le plus proche est à une heure de marche. Vendredi dernier, une petite colonne de véhicules militaires transportant des soldats de l'Eufor, la force européenne installée depuis mars, sous mandat onusien pour sécuriser l'est du Tchad, s'arrête. D'un même geste, les habitants se précipitent vers ces «Nassaras», nazaréens, comme on appelle sur ces terres d'islam, les chrétiens et par extension les hommes blancs. «Nous sommes vraiment contents que vous soyez ici. On a vraiment besoin de vous», lance un vieil homme. «Ce serait vraiment bien que vous vous installiez ici, près de notre village», insiste un autre.
Nomades pillards
C'est qu'à Molou, l'arrivée des «soldats chrétiens» est, en quelque sorte, la nouvelle rêvée depuis très longtemps, celle qui mettrait enfin la région à l'abri de ces hordes de nomades pillards, armes à la main, qui viennent régulièrement déposséder les villageois de leurs biens, parfois brûler leurs habitations mais aussi violer leurs femmes. «La dernière fois, c'était il y a quelques jours. Ils étaient venus à trois, avec deux chameaux et un cheval, ils nous ont frappés, ligoté les hommes, et pris tout ce qu'on avait. L'argent, la nourriture, le bétail», puis sont partis. Depuis on est là sans rien. On ne sait pas quoi faire. Nous sommes à la saison des pluies, on veut bien semer, mais on n'est même pas sûrs si on va profiter de nos récoltes. On a peur qu'ils viennent encore nous les voler», se lamente un notable.
Ce jour-là, en plus de la collecte de renseignements, la mission du chef de section, le sergent-chef Christophe Cerre, est justement de dire aux paysans de la région que l'Eufor n'est pas là seulement pour les réfugiés ou les humanitaires. Elle est là aussi pour les paysans de la région pour les protéger des pillards. «Il faut semer vos terres. Nous sommes là au moins jusqu'à la fin de la saison des récoltes. Nous allons régulièrement faire des patrouilles dans le coin. Notre présence va dissuader les pillards de venir ici», rassure-t-il.
Quelques kilomètres plus tard, traversant un wadi, un cours d'eau asséché, le convoi croise un paysan isolé. Vêtu d'une djellaba fatiguée, le corps en sueur, un bâton à la main, Abdoullah marche depuis trois heures. «Je partais chercher des secours pour libérer les gens de mon village pris en otage par des pillards. Trois hommes ont été ligotés et suspendus à des arbres. Les autres hommes sont enfermés dans la mosquée. Moi j'ai pu m'enfuir. Venez, je vais vous amener là-bas», dit-il aux militaires européens. Dans ce cas précis, le mandat de l'Eufor ne permet pas au sergent-chef Cerre d'intervenir. «Notre rôle n'est pas de jouer les gendarmes. Il y a les autorités pour cela», justifie le sous-officier, visiblement embarrassé. Les instructions de son commandement sont claires. La patrouille doit se rendre au poste de gendarmerie le plus proche. Demi-tour donc.
Une vieille case de terre cuite en guise de bureau, quatre morceaux de bois portant un toit de paille usé servant de pièce repos, le poste de gendarmerie de Bir Taouil n'a ni véhicule, ni moyen de transmission et les quatre chevaux qui servent au déplacement des gendarmes sont en patrouille. «Dès qu'ils reviennent, on va envoyer des éléments sur place», promet un gendarme. Un gentil mensonge.
Les Zaghawas, l'ethnie du président Déby
A l'entrée de Karrang, un autre village des environs, le convoi tombe sur les gendarmes qui étaient partis avec les chevaux. Ceux-ci disent qu'ils ne peuvent rien faire. «Les bandits ont des armes et beaucoup de munitions. Nous, on a aucune cartouche. Si on y va, on va se faire tuer. On a beau informer les autorités, mais elles s'en fichent», explique un gendarme, au treillis sale et aux sandales poussiéreuses. «Pourquoi à votre avis?» demande un militaire de l'Eufor. «Je ne sais pas», esquive le Tchadien.
Quand les militaires de l'Eufor arrivent à leur destination finale, Kalige, un petit hameau à une heure de route de là, le thermomètre affiche déjà 65 degrés sous le soleil. Ils demandent de rencontrer le chef du village. Celui-ci étant absent, c'est le conseil des sages qui les reçoit. «Tous les pillards qui viennent ici, sont des Zaghawas», répètent invariablement les villageois. Les Zaghawas sont l'ethnie du président Idriss Déby. L'ampleur des exactions en moins, ils sont pour les paysans noirs de l'est du Tchad ce que les arabes jenjaweed sont aux sédentaires africains du Darfour. Comme le Jenjaweed, les Zaghawas sont un peuple de nomades guerriers. Avec les chameliers goran, les arabes sont le seul groupe de la région que les Zaghawas respectent. Et vice versa. Les autres ne méritent que mépris, surtout s'ils ont agriculteurs et ont le teint plus foncé.
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